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Le second discours parce qu’ il en faut au moins deux sinon trois. Parce qu’à force de complaisance pour les discours usés et les croyances irréfléchies, nos sociétés sont peu ou prou retombées, toute rhétorique mise à part, dans un état comparable à celui que décrivait Rousseau dans les pages finales du discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Parce que les dimensions contradictoires qu’il avait tenté d’articuler, conservation et progrès, nature et artifice, individu et société, se sont à nouveau désarticulées. Parce que, si son idéal de pleine possession de soi du corps politique, éclipsé par la conjoncture, reste le nôtre, les moyens à employer pour le mettre en œuvre sont entièrement à repenser. Tout est à refaire, à nouveau. La
raison d’être de ce texte et l’objectif premier de ses signataires est
de nous extraire du régime d’idéologie qui prévaut actuellement dans
nos sociétés : un régime d’idéologie unique axée sur la valorisation
unilatérale et exclusive de l’individu au présent. Nous
voulons ramener en pleine lumière les dimensions de la réalité humaine
que ce discours à la fois monotone et protéiforme refoule dans l’ombre :
pas d’indépendance ni de droits individuels en dehors de l’appartenance
à une communauté politiquement organisée ; pas de vraie liberté individuelle
sans la liberté collective qui suppose l’autorité c’est à dire la contrainte
exercée par l’ensemble sur ses membres et le pouvoir de l’ensemble sur
lui-même ; pas de création ni d’innovation significative possible
lorsque est évacuée la dimension de l’héritage vis-à-vis du passé (ou,
ce qui revient au même, lorsqu’elle est réduite à un patrimoine muséifié). Une
étrange formule de gouvernement des hommes s’est ainsi rapidement étendue
à l’ensemble de nos sociétés et s’y enracine à une profondeur telle
qu’elle peut parfois sembler définitive. La politique démocratique est
devenue celle qui, tout en prétendant sincèrement viser à ce que chacun
trouve son compte et à ce que chaque point de vue soit pris en considération
sur base d’une stricte égalité, aboutit à l’insatisfaction générale.
Si la politique du consensus, du dialogue, de l’écoute de tous et du
droit de chacun à l’expression débouche immanquablement sur une frustration
impuissante et colérique, c’est qu’elle relève non de la démocratie
mais du sophisme démocratique qui consiste à confondre démocratie et
procédure démocratique. Nous ne sommes pas un mouvement « protestataire ». Nous ne nous reconnaissons pas dans l’auto-célébration d’une société civile tout entière vouée aux bons sentiments et aux causes généreuses, laissant à un milieu de politiciens réprouvés par tous les ignobles besognes de la raison d’Etat et du réalisme politique « machiavélien ». Nous avons certes de bonnes raisons d’en vouloir à nos dirigeants actuels -nous allons y venir- mais nous savons que dans la réprobation générale qui les frappe aujourd’hui les bonnes raisons cachent à peine les mauvaises : c’est la réalité même du politique dans ce qu’il a de pénible et de douloureux qui est rejetée à travers eux. Nous refusons de croire que la pente oligarchique de nos régimes et de nos institutions est le fait des seuls gouvernants. Nous ne leur en reprochons pas moins leur démagogie analgésiante qui accroît la confusion et la désorientation des esprits. L’erreur des politiques est de surfer sur ces tendances suicidaires sans tenter de les compenser ou de les contrecarrer en occupant fermement leur place propre afin que s’affirment clairement des lieux de responsabilité et d’appartenance. A propos de l’institution universitaire, qui nous concerne en priorité, les autorités académiques sont-elles tenues de nous répéter année après année que la présence de l’esprit souffle avec force sur l’université, « ce jardin secret où fleurissent la recherche et la réflexion, où jaillissent les idées et les inventions, à l’abri des modes et de la compétition » [1] . Hélas, nous le savons tous, le roi est nu ! L’institution universitaire est presqu’entièrement coupée de la vie des idées. Les étudiants se multiplient, la période de formation s’étire, les niveaux de qualification technique et professionnelle s’accroissent, les savoirs spécialisés se répandent et s’affermissent mais ces apparences sont trompeuses. Elles cachent une formidable démobilisation des esprits et une désintellectualisation croissante de nos sociétés. Ce qui menace l’institution universitaire dans sa substance même ce n’est ni la démocratisation ni la massification de l’enseignement supérieur, si souvent évoquées à sa décharge, c’est le mouvement de régression intellectuelle de nos sociétés auquel elle s’avère incapable d’échapper ou même de résister. L’université est un paquebot à la dérive dont le moteur principal, la tension éducative et réflexive qui tournait collectivement nos sociétés vers l’élucidation d’elles-mêmes et le déchiffrement du mystère qu’elles sont pour elles-mêmes, s’est arrêté. Les
« sciences humaines » sont en première ligne dans cette dérive
dans la mesure précisément où par essence elles ne peuvent faire l’économie
du rapport à l’ensemble. Un neurobiologiste peut bien planter dans le
cerveau des électrodes de plus en plus fines pour constater l’excitation
d’aires cérébrales de plus en plus ténues, tout en attendant du sujet
une réponse spécifique, gestuelle ou verbale. Mais cette situation n’a
rien de paradigmatique pour l’historien, le sociologue, le psychologue,
l’économiste. L’horizon de leur travail de recherche et d’enseignement
c’est une réflexion prenant en compte la situation de l’homme sous tous
ses aspects (y compris dans ses savoirs spécialisés authentiquement
« scientifiques ») : une philosophie si l’on veut, à
condition de n’accorder aucun monopole en la matière aux philosophes
de métier. Les fameuses « sciences de la société », « sciences
de la communication », « sciences de l’éducation », etc…sont
tout bonnement, il faut le redire clairement, de fausses sciences. L’idée et l’initiative de ce texte sont nées dans l’unité d’anthropologie et de sociologie. Ce n’est pas par hasard. La sociologie est certes une discipline au moins aussi ravagée que les autres, la psychologie par exemple. Mais elle porte dans ses gènes les ressources nécessaires pour critiquer les illusions individualistes et libérales dans lesquelles nous sommes lourdement retombés. Le point de vue sociologique est en effet issu d’une réaction contre la forme qu’avaient prise ces illusions au 19ème siècle. Il visait déjà à les combattre avec des formules demeurées célèbres. Aux oreilles des sociologues, assourdies par les méga-sonos de l’éthique, du droit, du marché, de la communication parviennent encore, affaiblies par la distance, des formules telles que « la conscience collective », « le tout n’est pas égal à la somme des parties », « il y a de l’impersonnel en nous parce qu’il y a du social en nous », « ne pas vouloir sa société, c’est ne pas se vouloir soi-même ». Claude Lefort pouvait encore écrire en 1951 : « L’idée, révolutionnaire au début du siècle, que l’individu et la société sont en toute rigueur inséparables est devenue un lieu commun. Ce n’est pas dire pour autant qu’elle soit soutenue avec fermeté dans les travaux mêmes qu’elle inspire » [2] . Cinquante ans plus tard, il faut bien le reconnaître, ce n’est plus un manque de fermeté qu’il faut incriminer mais une éclipse totale. L’institution universitaire aujourd’hui défaillante pourrait jouer un rôle de premier plan dans la restauration d’une véritable vie intellectuelle démocratique. Notre rôle premier n’est pas d’occuper les médias le plus largement possible pour nous y répandre en avis et opinions de toutes sortes sur les sujets les plus divers, des attentats terroristes aux possibles jumeaux de la princesse. Ce n’est pas non plus avant tout de contribuer directement en tant qu’experts aux décisions et aux solutions. Il est plutôt à situer dans l’effort à mener pour instaurer ce que l’on pourrait appeler un régime de l’hyper-réflexion : restaurer chez les acteurs une capacité de jugement pratique par une mise en perspective historique des problèmes qui nous libère du pesant présentocentrisme où nous sommes collectivement enfermés ; tenter d’introduire du jugement entre les opinions diverses et les monceaux de connaissances qui s’accumulent ; fournir à une société spontanément engagée dans la distance critique et le second degré une sorte de troisième degré qui fasse se rejoindre le bon sens et la sagesse traditionnelle d’une part, des savoirs qui prolifèrent en s’ignorant d’autre part. Ainsi, pour prendre un exemple en rapport direct avec le présent, la valorisation des droits de l’homme procède bien de la réflexion mais, en l’état actuel des choses, c’est une réflexion qui ne se réfléchit pas, une réflexion irréfléchie. Nous voyons ainsi dans l’immédiat trois défis à relever qui sont autant de réponses à ce que nous percevons comme trois problèmes majeurs de la « denrée mentale » contemporaine. Face à la montée de l’incuriosité, de l’inculture et de l’ignorance, nous voulons œuvrer à recréer moins une « culture » générale qu’une curiosité générale. Nous ne rêvons pas d’un système analogue à la philosophie classique doté d’une clef de voûte divine ou naturelle, ni d’un système des sciences allant des plus générales aux plus complexes comme l’avait échafaudé Auguste Comte. Nous pouvons par contre tenter de saisir en quoi nos points de vue sur le réel se répondent et se croisent, en quoi, bien qu’exclusifs par méthode les uns des autres, ils ne prennent sens qu’en se complétant. Le morcellement de nos savoirs est un fait, il n’est pas une fatalité. Si l’interdisciplinarité devenait autre chose qu’une formule incantatoire, elle serait sans doute le meilleur antidote à deux dérives que nous observons aujourd’hui. Soit le repli sectaire, cas exemplaire mais non exclusif de l’héritage freudien recroquevillé sur ses mots de passe, ses figures de style, ses rites d’initiation. Soit les incursions téméraires d’une discipline que la mode rend conquérante dans un domaine malade et alangui. Si nous n’avions le sentiment qu’elle délégitime encore davantage le politique et accentue les pathologies qui se développent dans nos sociétés autour du problème et de la conduite du pouvoir, nous pourrions nous amuser de voir l’éthologie animale transformée en succursale des « bébêtes-shows » ! Faute de pouvoir dire ce que sera l’interdisciplinarité quand elle existera vraiment, au moins pouvons nous savoir déjà ce qu’elle ne sera pas. Nous avons assisté dans les dernières années du vingtième siècle à l’émergence de mouvements sociaux radicaux. A première vue, ces mouvements semblent ramener sur le devant de la scène la référence à l’histoire et à la totalité. En réalité, le risque est grand de les voir participer en profondeur à ce qu’ils refusent en surface, épousant eux aussi le régime d’idéologie que nous avons diagnostiqué au début de ce texte. Car s’ils contestent la démocratie libérale, c’est au nom de ses principes de droit. Les droits de l’homme se révèlent ici une source inépuisable et sans limite de contestation de toute institution et de tout rapport social établi. A ce radicalisme aveugle, qui ne nous éclaire en rien sur les sources du mal démocratique -se contentant de recycler dans des habits à peine retouchés les discours usés et les vieilles rengaines de l’anti-capitalisme- nous voudrions opposer un radicalisme d’un autre ordre : élucider l’état des choses existantes en remontant à la racine. Tenter de comprendre en profondeur le comment et le pourquoi de ce qui nous arrive aujourd’hui. A la société du coup par coup et du marché autorégulé, oscillant entre gestion oligarchique et protestation démagogique, nous opposons le vieil idéal de choix collectifs effectués en connaissance de cause. Dans un monde de lobbies en tout genre, nous demandons au minimum qu’ une place soit faite au lobby de l’ensemble. Nous sommes esclaves, nous dit-on, de l’empire des médias. Leur puissance est à ce point irrésistible qu’il paraît impossible a quiconque de penser et à fortiori de gouverner « contre les médias ». Ici aussi nous refusons ce qui nous semble être un trompe l’œil de plus. Les médias, comme leur nom l’indique, ne sont qu’un moyen au service d’une fin, ce que semblent oublier la plupart de leurs critiques. En réalité, c’est l’idéologie unique qui s’est profondément incrustée dans les réseaux médiatiques, c’est elle qui leur donne leur visage actuel et détermine les formes prises par l'indispensable fonction d'information (émotionalisme, sensationalisme, unanimisme…). Le problème cependant n’est pas simple. Les médias ne sont pas à l’origine de la vision du monde qu’ils propagent mais le système médiatique est en connivence profonde avec elle à la fois par son style (la dénonciation), par son registre dominant (la morale), par sa chronologie (le présent), par son pôle identificatoire préféré (la victime). C’est d’ailleurs pourquoi le discours savant de la sociologie la plus critique des médias est susceptible d’épouser la logique médiatique dans l’ensemble de ses traits et de faire de son auteur le plus médiatisé des sociologues savants. Nous le savons maintenant, l’ayant appris du siècle précédent : les croyances idéologiques peuvent déboucher sur le délire collectif, les massacres, la folie meurtrière. Rien n’est jamais sûr mais posons-nous au moins la question : est-ce sur la folie furieuse que risquent de déboucher nos propres croyances idéologiques ? Ne serait-ce pas plutôt l’imbécillité qui nous talonne ? Nous ressemblons sans doute plus, en fin de compte, au héros de Jaco Van Dormael (Le huitième jour) qu’à celui de Remy Belvaux (C’est arrivé près de chez vous). A nous de savoir combien de temps nous pouvons vivre avec des discours auto-contradictoires qui tiennent pour aboli le principe de non-contradiction. Bibliographie sommaire Deux textes posent avec acuité et précision le problème du nouveau régime d’idéologie et concernent donc en priorité notre programme. Il s’agit de deux textes de Marcel Gauchet publiés l’un en 1980, Les droits de l’homme ne sont pas une politique, (Le Débat, n°3, juillet-août 1980) et l’autre vingt ans plus tard, Quand les droits de l’homme deviennent une politique, (Le Débat, n° 110, mai-août 2000). De Marcel Gauchet, deux autres textes au moins nous semblent essentiels pour cerner le malaise démocratique contemporain, le texte Essai de psychologie contemporaine (Le Débat, n°99 et n°100, 1998) et l’entretien accordé à la revue Esprit en octobre 1993, sous le titre Le mal démocratique. C’est un texte de Vincent Descombes qui illustre et défend le mieux notre position en philosophie politique, Philosophie du jugement politique, (La pensée politique, n°2, 1994). Ce texte est discuté par quinze auteurs dans le n° 3 de La pensée politique (1995). Une longue réponse de Vincent Descombes lui permet d’expliciter sa position sur quelques points-clés. L’analyse du sophisme démocratique fait l’objet d’un court texte de Jean-Louis Thiriet, Dialoguons, dialoguez, ou le sophisme démocratique, (Le Débat, n°68, janvier- février 1992). Pour la question des « sciences humaines » et de leur « scientificité », on peut se référer à un entretien avec Gérard Simon publié dans Le Débat, n°104, novembre-décembre 1998, sous le titre De l’histoire des sciences aux savoirs contemporains. Sur la crise de l’école et de l’université, voir le dossier L’école en détresse (Le Débat, n°92, novembre-décembre 1996). Voir également le texte de Marcel Gauchet, L’école à l’école d’elle-même. Contraintes et contradictions de l’individualisme démocratique, (Le Débat n°37, novembre 1985) et sa discussion avec Alain Finkielkraut, L’école, la culture, l’individualisme, (Le Débat n°51, septembre-octobre 1988). Les éditoriaux de Pierre Nora (n°60, mai-août 1990 et n° 110, mai-août 2000) explicitent les trois défis que nous avons faits nôtres. Le premier, l’interdisciplinarité, est simplement un des enjeux de la revue depuis sa fondation en 1980. L’analyse critique des « nouvelles radicalités » a fait l’objet de trois textes, par Bernard Poulet dans le n°103, janvier-février 1999, A gauche de la gauche, par Philippe Raynaud dans le n°105, Les nouvelles radicalités. De l’extrême gauche en philosophie, et par Marcel Gauchet dans le n°111, 1995. Les voies secrètes de la société libérale. Sur le problème des médias, voir entre autres le très instructif dossier, Peut-on gouverner contre les Médias, n° 88, septembre-octobre 1995. Une version constamment actualisée de l’index (auteurs et matières) de la revue Le Débat est consultable à l’adresse électronique suivante : www.gallimard.fr |
[1] Louvain n° 121, septembre 2001, p. 3.
[2] Notes critiques sur la méthode de Kardiner. Cahiers internationaux de sociologie, 10, 1951